La Finlande enterre ses déchets nucléaires dans Onkalo, un bunker à 430 mètres de profondeur

La Finlande enterre ses déchets nucléaires dans Onkalo, un bunker à 430 mètres de profondeur

À Olkiluoto, la Finlande s’apprête à sceller des déchets nucléaires à 430 mètres sous terre.

Un ascenseur plonge dans le granit, puis une voiture s’engage dans un dédale de tunnels. À l’arrivée, on se trouve à -430 mètres, au cur d’un socle rocheux vieux de 1,9 milliard d’années. C’est là, sur l’île d’Olkiluoto, que le site d’Onkalo doit devenir le premier dépôt permanent au monde pour du combustible nucléaire usé, avec une mise en service attendue après un feu vert réglementaire annoncé comme proche. Le projet est présenté comme la pièce manquante d’une filière nucléaire durable, parce qu’il vise un stockage sur des durées qui dépassent de loin l’échelle humaine, jusqu’à 100 000 ans. Posiva, l’entreprise en charge, indique une capacité de 6 500 tonnes de combustible usé. La promesse est simple sur le papier, isoler la matière la plus dangereuse de la civilisation de surface, dans un endroit stable, puis refermer, sans dépendre d’une surveillance active pendant des millénaires.

Posiva prépare l’ouverture d’Onkalo à Olkiluoto

Le calendrier d’Onkalo s’inscrit dans une histoire longue. Le choix d’Olkiluoto comme site a été acté en 2000, puis les travaux ont démarré en 2004 dans le granite, à environ cinq kilomètres des centrales. Le permis de construire municipal a été délivré en 2003, et l’État finlandais a accordé une licence de construction en 2015. Depuis, le chantier a basculé vers une phase de préparation opérationnelle, avec des essais et des procédures de mise en route.

Depuis août 2024, des tests ont inclus la mise en place de conteneurs vides dans les chambres de dépôt. L’objectif est d’éprouver les chaînes logistiques, les engins de manutention, les séquences de pose et les contrôles, sans exposition au risque radiologique du combustible. Un responsable de site résume la logique, on veut que chaque geste soit routinier avant d’introduire la matière active, parce que la moindre erreur dans un environnement confiné coûte cher en temps et en sûreté.

Posiva est détenue par les producteurs finlandais Fortum et TVO, et le financement repose sur une épargne constituée sur plusieurs décennies par les exploitants nucléaires. Dans les villages autour, le projet est devenu une réalité économique. La commune d’Eurajoki, à environ 15 km, compte près de 9 000 habitants, et beaucoup travaillent directement ou indirectement pour le complexe nucléaire et ses activités associées, entre maintenance, sous-traitance et services.

La proximité d’Olkiluoto 3, présenté comme le plus grand réacteur d’Europe, rappelle que le dépôt n’est pas un objet isolé, il ferme la boucle d’une industrie. Dans les couloirs, on croise des équipes qui parlent de ventilation, de réseaux, de sécurité incendie, des sujets très concrets. Le dépôt doit fonctionner comme une infrastructure industrielle classique, avec des procédures, des audits et des contrôles, mais avec une contrainte unique, préparer un scellement destiné à durer bien au-delà de toute entreprise.

Le géologue Tuomas Pere descend un tunnel d'évacuation à l'intérieur du site de stockage de déchets nucléaires de Posiva Onkalo
Le géologue Tuomas Pere descend un tunnel d’évacuation à l’intérieur du site de stockage de déchets nucléaires de Posiva Onkalo

Le granit de 1,9 milliard d’années comme barrière géologique

La promesse d’Onkalo tient d’abord à sa géologie. Les tunnels traversent un socle de 1,9 milliard d’années, un granite présenté comme stable, et surtout éloigné des activités humaines. Un géologue du site, Tuomas Pere, décrit une logique d’isolement, c’est la séparation d’avec la civilisation en surface qui compte. À 430 mètres de profondeur, l’idée est de réduire l’exposition aux aléas du monde, conflits, crises, usages du sol.

Dans un dépôt géologique profond, la roche n’est pas un décor, c’est une barrière. Les galeries sont conçues comme un labyrinthe, avec des zones de circulation, des alvéoles de dépôt, et des secteurs qui seront scellés progressivement. Les promoteurs insistent sur un point, enfouir, c’est accepter de ne plus compter sur une surveillance permanente. Les systèmes doivent rester sûrs même si, dans 500 ans, personne ne se souvient du plan des tunnels ou de l’organisation du site.

La profondeur ne suffit pas, il faut aussi composer avec l’eau, les microfissures, les contraintes mécaniques. Les ingénieurs évoquent des scénarios de long terme, infiltration lente, variations de pression, cycles géologiques, et un paramètre impossible à effacer, le temps. Posiva estime qu’il faudra des centaines de milliers d’années pour que la radioactivité retombe à un niveau comparable au bruit de fond naturel. C’est précisément pour cette échelle que la roche et le confinement multi-barrières sont mis en avant.

Une nuance s’impose, la stabilité géologique ne signifie pas risque nul. Même dans un granite réputé robuste, on ne peut pas prouver l’avenir sur 100 000 ans comme on valide un pont sur 100 ans. Un ingénieur finlandais rencontré sur place, qui demande à rester discret, lâche une phrase qui résume le dilemme, on cherche le meilleur endroit possible, pas un endroit parfait. Le dépôt vise à rendre les événements extrêmes très improbables, pas à les rendre impossibles.

Cuivre, argile bentonite et robots pour sceller le combustible

Le cur de la méthode repose sur une succession de barrières techniques. Le combustible usé doit être encapsulé dans des conteneurs en cuivre, puis descendu et placé dans des alvéoles au fond des tunnels. La manutention est pensée pour limiter l’exposition humaine, avec des machines téléopérées ou automatisées. Dans l’usine d’encapsulation, on a déjà vu des démonstrations sur des pièces d’essai, comme une capsule en cuivre posée sur une plateforme, pour valider les gestes, les tolérances et les contrôles.

Une fois le conteneur en place, il est entouré d’une buffer d’argile bentonite, une argile qui absorbe l’eau et gonfle. L’objectif est de limiter la circulation de l’eau autour du conteneur, de stabiliser l’environnement chimique et de freiner tout transport de radionucléides. Dans les documents de présentation, on parle d’un empilement de barrières, conteneur, argile, roche. Chaque couche doit compenser les faiblesses potentielles d’une autre, parce qu’aucun matériau n’est éternel.

Le choix du cuivre intrigue souvent le grand public, parce qu’on l’associe à des usages domestiques, pas à des durées géologiques. Sur place, les techniciens rappellent que l’enjeu est la corrosion à très long terme, dans des conditions contrôlées, pauvres en oxygène. Posiva explique que les conteneurs doivent rester scellés assez longtemps pour que la radioactivité baisse à un niveau non nocif pour l’environnement. C’est une formulation prudente, qui évite de promettre l’invulnérabilité du métal.

La robotisation n’est pas un gadget, c’est une condition de travail. Les opérations d’encapsulation et de transfert doivent rester reproductibles, avec des contrôles qualité stricts. Un chef d’équipe compare le process à une chaîne aéronautique, chaque étape a son protocole, sa traçabilité, son point d’arrêt si un paramètre sort des limites. Mais il ajoute une critique, plus la chaîne est sophistiquée, plus la dépendance à la maintenance et aux pièces de rechange est forte pendant la phase d’exploitation, avant le scellement définitif des galeries.

La centrale nucléaire d'Olkiluoto en Finlande, avec son dôme blanc, sa haute cheminée rouge et ses plusieurs bâtiments rectangulaires rouges, se dresse dans un paysage enneigé.
La centrale nucléaire d’Olkiluoto en Finlande, avec son dôme blanc, sa haute cheminée rouge et ses plusieurs bâtiments rectangulaires rouges, se dresse dans un paysage enneigé.

La capacité de 6 500 tonnes face aux besoins finlandais

Posiva annonce une capacité totale de 6 500 tonnes de combustible usé. Ce chiffre donne un ordre de grandeur, on n’est pas sur quelques conteneurs symboliques, mais sur une installation pensée pour absorber des décennies de production. Dans les tunnels, cela se traduit par des séries d’alvéoles, et une planification au long cours, avec une exploitation progressive, puis la fermeture de sections entières. L’exploitation ressemble à une mine à rebours, on remplit, on scelle, on s’éloigne.

La logique de dépôt final change la nature du débat. Stocker en surface ou en piscine, c’est gérer une installation qu’il faut protéger, alimenter, surveiller, parfois renforcer. Enterrer à grande profondeur, c’est transférer le risque vers le sous-sol, en échange d’une réduction de la vulnérabilité aux événements de surface. Les défenseurs d’Onkalo mettent en avant la robustesse passive, moins dépendante d’une société stable. Les critiques répondent que l’irréversibilité est un pari culturel, pas seulement technique.

Dans d’autres pays, la question traîne depuis des décennies. Les États-Unis ont longtemps discuté de Yucca Mountain sans aboutir à une solution opérationnelle comparable, et plusieurs États européens travaillent sur des projets de dépôt profond, comme la France avec Cigéo, encore en phase de développement. La Finlande devient donc un cas d’école, avec une conséquence immédiate, elle sera observée sur la durée. Si le système fonctionne, il servira d’argument. Si un incident survient, même mineur, il pèsera dans tous les débats.

Une autre nuance touche au symbole. Présenter Onkalo comme la solution peut donner l’impression que le problème des déchets est réglé, alors que le suivi, la gouvernance et la communication restent essentiels. La capacité de 6 500 tonnes est dimensionnée pour un périmètre national, dans un cadre légal où les déchets produits en Finlande doivent être gérés en Finlande. Ce modèle est cohérent, mais il ne répond pas automatiquement aux pays qui ont des volumes plus importants, des géologies différentes, ou des consensus politiques fragiles.

Eurajoki, acceptabilité locale et risques pour les générations futures

À l’échelle locale, Onkalo est implanté dans une zone boisée et isolée d’Olkiluoto, avec une ville proche, Eurajoki, à environ 15 kilomètres. La présence d’environ 9 000 habitants donne une dimension humaine à un projet souvent décrit en termes géologiques. Les emplois liés au nucléaire pèsent dans l’économie locale, et la familiarité avec l’industrie peut faciliter l’acceptation. Dans les cafés du coin, le dépôt est un sujet concret, pas une abstraction scientifique.

La question la plus délicate reste celle des générations futures. Un dépôt conçu pour 100 000 ans pose un problème de transmission, comment prévenir des populations qui n’auront ni la langue, ni les codes, ni peut-être la mémoire de ce qui a été enterré. Les ingénieurs parlent de marquage, d’archives, de cartographies, mais personne ne peut garantir que ces signaux survivront à des bouleversements politiques ou culturels. C’est une fragilité structurelle, même si la barrière principale doit rester la géologie.

Un responsable de communication de Posiva, Pasi Tuohimaa, défend l’idée que cette solution est le point manquant pour un nucléaire durable. Le raisonnement est clair, si l’on accepte l’électricité nucléaire, il faut accepter une fin de vie maîtrisée du combustible. Mais une critique revient, le dépôt peut être perçu comme un moyen de rendre socialement acceptable la poursuite du nucléaire, sans résoudre les débats sur les choix énergétiques. Les opposants y voient une normalisation, les partisans un devoir de responsabilité.

À court terme, l’enjeu est l’autorisation finale attendue dans quelques mois, selon les informations communiquées autour du projet. À long terme, l’épreuve sera moins spectaculaire, ce sera la routine, des conteneurs qui descendent, des galeries qui se ferment, des contrôles qui s’enchaînent. La Finlande va tester, grandeur nature, une promesse rarement tenue en politique publique, faire fonctionner une décision au-delà des cycles électoraux, et même au-delà de l’existence des institutions qui l’ont prise.

À retenir

  • Onkalo doit stocker du combustible usé à 430 m de profondeur dans un granite vieux de 1,9 milliard d’années.
  • Le site vise jusqu’à 100 000 ans de confinement, avec une capacité annoncée de 6 500 tonnes.
  • La méthode combine conteneurs en cuivre, argile bentonite et scellement progressif des galeries.
  • Le projet, lancé en 2004 et testé depuis 2024, attend une autorisation finale annoncée comme proche.
  • L’acceptabilité locale à Eurajoki coexiste avec un débat sur les risques pour les générations futures.

Questions fréquentes

À quelle profondeur se situe le dépôt Onkalo ?
Les tunnels de dépôt sont à environ 430 mètres sous la surface, dans le socle granitique d’Olkiluoto. Cette profondeur vise à isoler le combustible usé des activités humaines de surface et à s’appuyer sur une barrière géologique stable.
Quelle quantité de déchets Onkalo peut-il accueillir ?
Posiva indique une capacité d’environ 6 500 tonnes de combustible nucléaire usé. Cela correspond à un dépôt dimensionné pour les déchets produits dans le cadre du programme nucléaire finlandais, avec une exploitation progressive et un scellement des zones remplies.
Pourquoi utiliser des conteneurs en cuivre et de l’argile bentonite ?
Le cuivre sert de barrière de confinement autour du combustible, tandis que la bentonite, une argile qui absorbe l’eau et gonfle, limite la circulation de l’eau et stabilise l’environnement autour du conteneur. L’approche repose sur plusieurs barrières successives, conteneur, argile, roche.
Depuis quand le projet Onkalo est-il en construction ?
Le site a été sélectionné en 2000 et l’excavation a commencé en 2004. Une licence de construction a été accordée en 2015. Des essais et phases de test ont démarré en août 2024 avec des conteneurs vides placés dans les chambres de dépôt.
Quels sont les principaux points de débat autour d’Onkalo ?
Le projet est soutenu pour sa logique de sûreté passive à très long terme, mais il soulève des questions sur l’irréversibilité, la transmission d’informations aux générations futures et l’impossibilité de démontrer un risque nul sur des durées comme 100 000 ans, même avec un socle géologique réputé stable.

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