Au large de la Bretagne, un câble invisible est en train de redessiner la carte énergétique de l’Europe
Le 23 avril 2026, le Calypso a quitté le port de Brest. À son bord ni pétrole, ni gaz mais des centaines de kilomètres de câbles robustes pour créer la première interconnexion électrique entre la France et l’Irlande de l’Histoire.
Avec ce projet colossal du nom de Celtic Interconnector, l’Irlande sera bientôt directement reliée au réseau électrique continental européen.
Petit tour d’horizon de ce chantier que n’aurait pas renié Cyrus Field, un homme d’affaires et financier américain qui posa le premier câble télégraphique transatlantique en 1858 !
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Nexans va relier la France et l’Irlande avec un câble sous-marin de 575 kilomètres sous la mer pour 700 MW de puissance
Quelques chiffres pour comprendre la taille XXL du chantier :
- 575 km de liaison totale
- dont 497 km sous-marin
- une capacité de 700 MW
- l’équivalent de 450 000 foyers alimentés
Ce câble est un système à courant continu haute tension (HVDC), capable de transporter de grandes quantités d’électricité sur de longues distances avec un minimum de pertes.
Et ce système repose en grande partie sur un acteur français : Nexans.
Un groupe historique, né à Lyon (d’où son nom initial de Câbles de Lyon) au XIXe siècle, qui s’est progressivement repositionné pour devenir un spécialiste mondial des câbles sous-marins.
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Pourquoi relier l’Irlande au continent ?
Jusqu’à présent, l’Irlande fonctionnait presque comme une île énergétique.
Peu d’interconnexions, donc qui engendrait une dépendance plus forte à sa production locale, des difficultés à intégrer massivement les énergies renouvelables et une vulnérabilité en cas de tension sur le réseau.
Avec cette nouvelle liaison, tout bascule.
L’Irlande pourra bientôt exporter son surplus d’énergie renouvelable (notamment éolienne), importer de l’électricité en cas de besoin et lisser les fluctuations de production.
Côté européen, l’intérêt est tout aussi clair.
L’Union cherche à construire un marché électrique intégré, capable de mutualiser les ressources. Le Celtic Interconnector devient alors une pièce du puzzle.
Un peu comme une autoroute de l’électricité : plus il y a de connexions, plus le système est fluide et résilient.
Vidéo de présentation du Calypso :
Un câble qui contourne Londres… et ce n’est pas un hasard
On vous voit venir les petits malins du fond et cela ne passe pas inaperçu le Celtic Interconnector ne passe pas par le Royaume-Uni, alors qu’il parait assez évident au premier abord d’envisager cette option quand on regarde une carte :
Pourquoi ?
Avant le Brexit, une telle liaison aurait en effet probablement transité par le réseau britannique. Aujourd’hui, ce scénario est devenu risqué. Pour l’Irlande, l’objectif est de se connecter directement au marché électrique de l’Union européenne sans dépendre d’un pays tiers.
Même si Dublin est déjà reliée au Royaume-Uni via l’East-West Interconnector, cette dépendance expose le pays aux décisions énergétiques, réglementaires ou tarifaires de Londres. Avec ce nouveau câble, l’Irlande crée une véritable «ligne directe » vers le continent, capable d’acheminer de l’électricité décarbonée française sans intermédiaire.
Le tracé évite donc soigneusement le territoire britannique, ce qui simplifie les autorisations et les contraintes juridiques, même s’il traverse tout de même la zone économique exclusive du Royaume-Uni, nécessitant des accords spécifiques.
Un chantier d’une précision chirurgicale
Poser un câble sous-marin n’a rien d’une promenade et chaque opération doit être millimétrée.
Le Calypso déroulera les câbles à l’aide d’un treuil géant, les insérant dans des fourreaux de protection déjà installés au niveau de l’atterrage à Cléder, dans le Finistère.
La moindre erreur peut coûter des millions. Une fois posé, un câble à plusieurs centaines de mètres de profondeur n’est pas facilement accessible.
Le chantier mobilisera d’ailleurs au total une vingtaine de navires et s’étalera sur plusieurs années :
- première campagne en Irlande en 2025
- campagne française en 2026
- nouvelles phases prévues en 2027 et 2028
- mise en service attendue en 2028
Le projet, estimé à 1,6 milliard d’euros, bénéficie d’un soutien massif avec 530 millions d’euros de subventions européennes et des financements de la Banque européenne d’investissement et d’autres groupes financiers du secteur privé.
Nexans, un acteur clé dans la bataille des câbles sous-marins
Derrière ce projet, il y a aussi une compétition industrielle.
Le marché des câbles sous-marins est en pleine explosion dans le monde. Ils étaient « seulement » 263 en 2014, puis 378 en 2019et 406 en 2020. Ils sont soit destinés à acheminer des télécommunications, soit à transporter de l’énergie.
Ils sont déterminants comme on l’a vu dans le second cas, dans le second cas dans le cadre de la transition énergique dans le sens où ils permettent justement de mieux « lisser » les pics et les bas des énergies renouvelables, très intermittentes par essence.
Nexans s’est repositionné ces dernières années pour devenir un spécialiste de l’électrification, en se concentrant sur :
- les réseaux de transport d’électricité
- les interconnexions
- les câbles sous-marins haute performance
Avec 7,08 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024 et 28 500 employés dans le monde, Nexans s’impose aujourd’hui comme un acteur de premier plan sur le secteur.
La France, première puissance mondiale des câbliers
Si navire utilisé pour l’occasion : le Calypso n’est pas français (il appartient au néerlandais Van Oord), cet article est l’occasion de rappeler un fait assez méconnu : la France est aujourd’hui la première puissance mondiale des navires câbliers.
En 2025, elle détenait à elle seule environ 33 % de la flotte mondiale capable de poser et réparer ces infrastructures critiques.
Trois acteurs dominent ce secteur hautement stratégique : Orange Marine, Louis Dreyfus Armateurs et Alcatel Submarine Networks. Cette domination repose sur des décennies d’expertise dans un domaine où la précision technique, la logistique maritime et la maîtrise industrielle se combinent.
Dans un monde où notamment plus de 99 % du trafic Internet transite par des câbles sous-marins, ces navires sont devenus des outils de puissance, au même titre que les satellites ou les réseaux énergétiques. Une domination discrète, mais qui place la France en première ligne dans une compétition mondiale où l’enjeu n’est plus seulement de connecter… mais de contrôler les flux.
Sources :
- BARA think tank, Les navires câbliers, niche stratégique française (18 mai, 2025),
https://www.bara-think-tank.com/baratin/les-navires-cabliers-niche-strategique-francaise - RTE, Interconnexion France–Irlande (24 mars 2026),
https://www.rte-france.com/actualites/presse-2026-03-24-interconnexion-france-irlande
communiqué officiel présentant le projet d’interconnexion électrique entre la France et l’Irlande, avec des précisions sur les objectifs, le tracé et les enjeux énergétiques européens. - Nexans, Nexans makes game-changing step connecting French and Irish grids (novembre 2022),
https://www.nexans.fr/fr/newsroom/news/details/2022/11/nexans-makes-game-changing-step-connecting-french-and-irish-grids.html
communiqué détaillant l’implication de Nexans dans la réalisation du câble sous-marin reliant les réseaux électriques français et irlandais, avec un focus sur les innovations techniques. - Le Marin, Le navire câblier Calypso entame le déroulage d’un câble sous-marin entre la France et l’Irlande (date non précisée),
https://lemarin.ouest-france.fr/energie/energies-marines/le-navire-cablier-calypso-entame-le-deroulage-dun-cable-sous-marin-entre-la-france-et-lirlande-50d5fde0-3fe1-11f1-bf08-96ac50387fe7
article relatant les opérations de pose du câble sous-marin par le navire câblier Calypso, avec des détails sur le chantier en mer et les étapes du projet d’interconnexion.


