Le Canada et le Japon resserrent leur coopération pour sécuriser l’accès aux terres rares, indispensables aux batteries, aux moteurs électriques et à l’électronique.
Objectif affiché, réduire une dépendance encore très marquée à la Chine, qui domine l’extraction et surtout la transformation mondiale de ces minerais stratégiques.
Derrière l’annonce, une logique simple, diversifier vite, investir dans la chaîne complète et éviter qu’un choc politique ne se transforme en crise industrielle.
Tokyo n’a pas oublié le choc de 2010
Au Japon, le souvenir de 2010 reste un repère. Cette année-là, après un incident maritime autour des Senkaku, Pékin avait suspendu ses exportations de terres rares vers Tokyo. Dans l’industrie japonaise, l’épisode a servi de démonstration grandeur nature, une dépendance matérielle peut devenir un levier diplomatique.
Depuis, les grands groupes ont renforcé les stocks et multiplié les options, avec des projets en Australie ou via des capacités de séparation en Malaisie. Mais le nud du problème n’est pas seulement la mine, c’est le raffinage et la séparation, segments où la Chine reste centrale dans les flux mondiaux.
Les chiffres cités par plusieurs analystes reviennent régulièrement, Tokyo dépendrait encore à près de 70% des approvisionnements chinois sur certaines catégories de terres rares. Simran Walia, analyste à l’Institut Manohar Parrikar (New Delhi), rappelle que la Chine est aussi un partenaire commercial majeur, ce qui limite la vitesse d’un découplage total.
Le choix japonais consiste donc à réduire le risque plutôt qu’à couper les ponts. Cela passe par des contrats plus diversifiés, des investissements en amont et en aval, et une stratégie de filière pensée sur plusieurs années, pas sur un trimestre.
Le Canada vend une promesse, mine, raffinage, logistique
Pour Ottawa, l’intérêt est double, valoriser des ressources nationales et attirer des capitaux vers une industrie de minéraux critiques en construction. Le Canada dispose de gisements de terres rares, mais aussi d’un argument politique, la stabilité réglementaire, un État de droit et des partenariats industriels déjà solides avec les pays du G7.
Le défi reste la chaîne complète. Extraire du minerai n’assure pas l’accès à des oxydes ou à des métaux utilisables dans des aimants, des moteurs ou des composants. Les étapes de séparation et de raffinage sont coûteuses, complexes et sensibles sur le plan environnemental, avec des exigences fortes en gestion des rejets.
Dans cette alliance, le Canada peut apporter des volumes potentiels et des sites, le Japon, une capacité d’investissement, une demande industrielle structurée et un savoir-faire d’intégration dans des chaînes de valeur. L’idée est de réduire les “points uniques de défaillance”, quand une seule zone géographique contrôle l’accès à une matière critique.
Sur le terrain, cela peut se traduire par des accords d’achat à long terme, des prises de participation, ou des cofinancements d’unités de traitement. Le message envoyé aux industriels est clair, la sécurité d’approvisionnement devient un critère aussi important que le prix spot.
Minamitori-shima, le pari japonais à 6000 mètres
Tokyo pousse aussi une option plus audacieuse, l’exploration en eaux profondes près de Minamitori-shima, une île isolée du Pacifique. Un navire de recherche japonais a entamé une mission d’exploration autour de 6000 mètres de profondeur, avec l’ambition de tester l’extraction de matériaux riches en terres rares. Des premières extractions sont évoquées dès l’an prochain.
La démarche vise à diversifier les sources hors du continent asiatique, et à sécuriser une ressource potentiellement accessible sous contrôle japonais. Sur le papier, c’est une réponse directe aux risques de coercition, disposer d’un “plan B” domestique, même partiel, en cas de tension commerciale.
Mais le pari est technique et politique. À ces profondeurs, la robotique, la remontée de sédiments, la maintenance et les coûts énergétiques sont des inconnues majeures. D’autre part, l’acceptabilité environnementale est un sujet explosif, les fonds marins restent mal connus, et les impacts sur les écosystèmes peuvent déclencher des oppositions durables.
Le Japon avance donc avec une logique de démonstrateur. Même si l’exploitation industrielle n’est pas immédiate, l’objectif est de réduire l’incertitude, de tester les procédés et de gagner du temps technologique, pendant que le pays sécurise en parallèle des approvisionnements terrestres via ses partenaires.
Pékin domine la transformation, le vrai goulot d’étranglement
La dépendance ne se mesure pas seulement en tonnes extraites. Le cur du pouvoir réside dans la transformation, séparation, purification, métallurgie, fabrication d’alliages, puis de composants comme les aimants permanents. Sur ces maillons, la Chine conserve une avance industrielle accumulée sur des décennies, avec des coûts compétitifs et un écosystème complet.
Pour le Japon comme pour le Canada, le risque est de construire de nouvelles mines tout en restant dépendants d’une étape intermédiaire réalisée ailleurs. C’est la raison pour laquelle les annonces insistent sur des chaînes d’approvisionnement “indépendantes”, un mot qui vise surtout la capacité à produire des matériaux utilisables sans passer systématiquement par la Chine.
Dans ce contexte, l’appel de responsables japonais à coordonner l’action avec les États-Unis et l’Europe prend du relief. Des discussions au sein du G7 portent sur des partenariats, des normes, des financements et des mécanismes de soutien, afin de rendre viables des capacités de raffinage hors Chine, souvent plus chères au démarrage.
La réalité reste une équation économique. Si les industriels ne signent pas de contrats de long terme, les projets peinent à se financer. Et si les États subventionnent trop, ils s’exposent à des critiques de distorsion. Le compromis recherché, partager le risque sur quelques années pour éviter une crise d’approvisionnement plus coûteuse.
Une course industrielle, du minerai à l’aimant, avec un calendrier serré
La coopération Canada–Japon s’inscrit dans une course où le temps compte. Les filières véhicules électriques, éoliennes, électronique grand public, robotique, défense, consomment des matériaux dont les chaînes d’approvisionnement sont longues. Entre une décision d’investissement et une production stable, il peut s’écouler plusieurs années.
Pour clarifier les options, voici une comparaison des principales voies évoquées par Tokyo et ses partenaires, avec leurs compromis. L’enjeu n’est pas de choisir une seule solution, mais de combiner plusieurs sources pour réduire le risque systémique.
| Option | Atout principal | Point faible | Horizon réaliste |
|---|---|---|---|
| Mines terrestres au Canada | Stabilité politique, volumes potentiels | Permis, délais, besoin de raffinage | Moyen terme |
| Raffinage hors Chine (G7) | Réduit le goulot d’étranglement | CAPEX élevé, coûts de production | Moyen terme |
| Extraction en mer près de Minamitori-shima | Source sous contrôle japonais | Risque technique, débat environnemental | Expérimental à court terme |
| Contrats diversifiés (Australie, Malaisie) | Rapide à déployer, déjà engagé | Dépendance partielle au raffinage existant | Court à moyen terme |
Dans les prochains mois, l’attention se portera sur les signatures concrètes, volumes contractualisés, investissements dans des unités de séparation, partenariats industriels, et sur la capacité des gouvernements à tenir une ligne cohérente entre compétitivité, souveraineté et exigences environnementales. L’alliance Canada-Japon se jouera sur ces détails, plus que sur les déclarations.
Sources
- Terres rares : la Chine accentue la pression sur le Japon pour son …
- Le Japon, la France et le Canada planchent sur des alternatives au …
- Minéraux critiques : le G7 prépare son « alliance » pour contrer la …
- Terres rares | Le Japon et les États-Unis concluent un accord pour
- En pleine crise diplomatique, il veut réduire sa dépendance à la Chine: le Japon envoie un navire pour sonder un gisement de terres rares qui serait le 3e plus important au monde
