Le Royaume-Uni mise sur des batteries sans risque d’incendie pour devenir une superpuissance verte.
Pendant que la Chine empile les gigawattheures et que l’Arabie Saoudite construit des installations de stockage géantes dans le désert, la Grande-Bretagne vient de finaliser la livraison d’une batterie d’un genre différent. Plus petite, mais sans risque d’incendie, et fabriquée en Écosse.
À Uckfield, dans l’East Sussex, le britannique Invinity Energy Systems a terminé ce mardi 12 mai la livraison des 90 batteries qui composeront le Copwood VFB Energy Hub. Total : 20,7 mégawattheures de capacité de stockage, couplés à une petite centrale solaire de 3 mégawatts. Une fois mise en service plus tard cette année, l’installation deviendra la plus grande batterie à flux de vanadium d’Europe. Vous ne voyez pas ce que c’est ? Suivez le guide on vous explique tout !
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Le Royaume-Uni étrenne une batterie géante qui ne ressemble pas aux autres
Si on parle de stockage d’énergie, théoriquement vous devriez penser lithium-ion. Et pour cause : cette technologie représente 99,33 % du marché mondial des batteries en 2026, selon Fortune Business Insights. C’est elle qui équipe nos téléphones, nos voitures électriques et la quasi-totalité des grandes installations de stockage en service sur la planète.
La batterie à flux de vanadium (ou batterie redox vanadium) fonctionne sur un principe radicalement différent. Plutôt que des cellules solides, elle utilise deux grands réservoirs remplis d’un liquide à base d’eau et de vanadium (un métal qu’on retrouve notamment dans les aciers spéciaux). L’énergie est stockée dans la chimie de ce liquide qui circule entre les réservoirs. Résultat : pas de risque d’emballement thermique, pas d’incendie possible, et une durée de vie annoncée en décennies plutôt qu’en années.

Rappelons qu’en janvier 2025, le site californien de Moss Landing, l’un des plus grands au monde avec ses 3 gigawattheures, a connu un incendie qui a forcé l’évacuation des habitants voisins. Ce genre d’incident a transformé la sécurité incendie en sujet politique dans de nombreuses communes confrontées à des projets de stockage. Pour Invinity, c’est précisément là que se joue son avantage commercial.
David contre Goliath : les chiffres font mal
Soyons honnêtes : 20,7 MWh, à l’échelle mondiale, c’est minuscule. Pour comprendre l’écart, voici les principaux projets de stockage en activité ou en construction.
| Projet | Pays | Capacité | Statut |
| Masdar / EWEC | Émirats arabes unis | 19 000 MWh | En construction (2027) |
| BYD Saudi Arabia Phase 3 | Arabie Saoudite | 12 500 MWh | En construction |
| Oasis de Atacama | Chili | 11 000 MWh | En construction |
| Edwards & Sanborn | États-Unis | 3 287 MWh | Opérationnel |
| Moss Landing | États-Unis | 3 000 MWh | Opérationnel |
| Waratah Super Battery | Australie | 1 680 MWh | En construction |
| Copwood VFB Hub | Royaume-Uni | 20,7 MWh | Mise en service 2026 |
Le projet de Masdar à Abu Dhabi, à lui seul, sera près de 1 000 fois plus grand que Copwood. Mais comparer ces installations revient à comparer un sprinter à un marathonien : ce n’est pas la même course. Les méga-batteries lithium-ion stockent beaucoup, mais sur des durées courtes, typiquement deux à quatre heures. Le vanadium, lui, vise le stockage longue durée, ces fameuses huit à douze heures qui permettent de basculer le solaire produit en journée vers la consommation du soir.
C’est exactement ce que fera Copwood. Le surplus de production des panneaux solaires du site sera mis en réserve dans la journée, puis injecté dans le réseau quand la consommation grimpe. Capacité équivalente à ce que consomment environ 3 000 foyers britanniques en une journée.

Le pari industriel de Londres
Le projet n’arrive pas par hasard. Le Royaume-Uni est devenu le premier marché européen du stockage par batterie, avec une valorisation estimée à 2,49 milliards de dollars en 2026, devant l’Allemagne et la France. Et l’Ofgem, le régulateur britannique de l’énergie, doit annoncer dans les prochaines semaines les décisions finales de son programme de soutien au stockage longue durée, surnommé le mécanisme cap and floor (plafond et plancher), qui garantit un cadre de rentabilité aux investisseurs pour des super batteries de plusieurs centaines de mégawattheures.
Invinity a été présélectionné pour plusieurs de ces futurs projets. Si tout se déroule comme prévu, l’entreprise prévoit la création de près de 1 000 emplois dans ses usines écossaises de Motherwell et Bathgate.
« Si nous voulons réellement mettre en place un système électrique dominé par les énergies renouvelables, nous devons cesser de gaspiller l’énergie que nous nous efforçons de produire », a déclaré Jonathan Marren, directeur général d’Invinity. « En construisant ici la plus grande batterie à flux de vanadium d’Europe et en la fabriquant en Écosse, nous démontrons que la transition vers une énergie propre peut renforcer notre sécurité énergétique. »
Le financement est lui aussi britannique. Le National Wealth Fund, fonds souverain britannique, est un actionnaire important d’Invinity et a directement contribué à Copwood. Le projet a également bénéficié d’une subvention du Département de la sécurité énergétique, dans le cadre du programme LoDES (démonstration de stockage longue durée).
La géopolitique du vanadium
Derrière la chimie se cache une question stratégique : qui contrôle les matières premières des batteries ? Aujourd’hui, c’est la Chine, et de loin. Les fabricants chinois détiennent environ 80 % du marché mondial des cellules lithium-ion, et Pékin contrôle l’essentiel des minéraux critiques nécessaires à leur fabrication. Une dépendance que les Occidentaux digèrent mal, surtout depuis que les tensions commerciales et géopolitiques compliquent l’accès au lithium, au cobalt et au nickel.
Le vanadium offre une porte de sortie partielle. Ses sources d’approvisionnement sont plus diversifiées géographiquement, et la technologie elle-même est moins gourmande en métaux rares. Pour le Royaume-Uni, qui a fait du “Net Zero” et de la sécurité énergétique deux piliers politiques convergents depuis le conflit au Moyen-Orient, l’équation est séduisante : une technologie nationale, fabriquée localement, qui réduit la dépendance au gaz naturel importé tout en s’émancipant des chaînes d’approvisionnement chinoises.
La grande inconnue
Reste un détail de taille : le vanadium est-il économiquement viable face au rouleau compresseur du lithium-ion ? Les coûts au kilowattheure restent plus élevés, et chaque mois qui passe voit les prix des cellules lithium-ion baisser un peu plus. L’Agence internationale des énergies renouvelables prévoit encore une chute de 50 % des coûts installés d’ici 2030 pour les technologies de stockage en général.
Le pari d’Invinity, et plus largement de Londres, est que la longue durée et la sécurité finiront par justifier le surcoût. Surtout dans un mix électrique de plus en plus dominé par le solaire et l’éolien, où l’enjeu n’est plus de produire mais de décaler dans le temps. Une thèse que les marchés ne valideront vraiment qu’au moment où les premières “super batteries” du programme britannique seront raccordées, à partir de 2028.
D’ici là, le Copwood VFB Energy Hub va remplir une fonction très concrète : prouver que la chose fonctionne, à l’échelle, sur le réseau britannique. Et accessoirement, donner à Invinity le récit dont une PME industrielle a besoin pour exister face aux géants chinois et coréens du secteur. Le mot “superpuissance verte” est lâché par le directeur général. À voir, dans cinq ans, si la formule aura tenu.
Sources :
- Invinity Energy Systems, Invinity’s “Super Battery” delivered for first time in UK (12 mai 2026)
Communiqué officiel d’Invinity annonçant la livraison complète des 90 batteries du Copwood VFB Energy Hub dans l’East Sussex. - Fortune Business Insights, Battery Energy Storage Market – Industry Analysis and Forecast 2026-2034 (27 avril 2026)
https://www.fortunebusinessinsights.com/fr/industry-reports/battery-energy-storage-market-100489
Étude de marché complète sur le BESS : taille du marché, segmentation par technologie, perspectives régionales et acteurs clés. - Ofgem, Long Duration Electricity Storage – Cap and Floor scheme
https://www.ofgem.gov.uk/energy-regulation/low-carbon/long-duration-electricity-storage
Documentation officielle du régulateur britannique sur le mécanisme de soutien aux projets de stockage longue durée.
