Google, Anthropic, Salesforce et plusieurs autres entreprises annoncent des engagements financiers visant près d’un milliard de dollars pour retirer du CO2 directement de l’atmosphère.
Leur objectif, accélérer un marché encore jeune, où les volumes restent faibles et les prix élevés, tout en promettant des retraits mesurables et durables. Derrière l’annonce, une question domine, combien de tonnes seront retirées, et avec quelles garanties de suivi sur plusieurs décennies.
Google et Anthropic misent sur le “ticket d’entrée” du carbone retiré
Le signal est clair, des acteurs de la tech comme Google et Anthropic veulent sécuriser dès maintenant des crédits de retrait de CO2, pas seulement des projets d’évitement. Dans l’industrie, cette distinction compte, retirer une tonne de l’air n’a pas le même profil de risque que financer une réduction d’émissions qui aurait peut-être eu lieu.
Ces achats anticipés servent de levier, ils donnent de la visibilité à des fournisseurs de captage et de stockage, qui peinent à financer des usines sans contrats pluriannuels. Les entreprises parlent souvent d'”advance market commitments”, une logique proche des précommandes, avec des exigences de mesure, de traçabilité et de permanence.
Le nerf de la guerre reste le prix. Selon les méthodes, les coûts observés sur le marché du CDR (carbon dioxide removal) vont de quelques centaines à plus de 1 000 $ par tonne pour les options les plus “dures” comme le DAC (direct air capture). À ces niveaux, même un budget proche d’un milliard ne représente pas des volumes massifs.
Dans les échanges du secteur, l’enjeu est aussi réputationnel, ces acheteurs veulent éviter les crédits contestés. Ils privilégient des standards de MRV (mesure, reporting, vérification) plus stricts, avec audits, suivi des fuites potentielles et publication de données clés.
Salesforce et les achats groupés, une chasse aux tonnes vérifiables
Salesforce s’inscrit dans une tendance, mutualiser la demande pour faire baisser les coûts unitaires et pousser des projets à l’échelle. Les achats groupés visent à réduire la fragmentation, un problème classique du CDR, beaucoup de petites offres, des méthodologies hétérogènes, et des acheteurs qui comparent difficilement.
Dans la pratique, les consortiums et plateformes d’achat imposent des règles, seuils de permanence, exigences de traçabilité, clauses en cas d’échec. Un projet de stockage géologique, par exemple, n’a pas le même horizon de risque qu’un stockage dans la biomasse, plus exposé aux incendies ou aux changements d’usage des sols.
Le marché cherche aussi des “tonnes nettes”, c’est-à-dire une comptabilité qui retire les émissions liées à la construction des installations, à l’énergie consommée, et à la logistique. Pour du DAC, l’électricité bas-carbone et la chaleur industrielle pèsent lourd dans le bilan.
Les acheteurs demandent de plus en plus des preuves opérationnelles, taux de capture, volumes effectivement injectés, contrôles indépendants. Le débat n’est plus théorique, il se joue sur des capteurs, des compteurs, des carottes géologiques, et des données de terrain.
Du direct air capture au stockage minéral, des paris très différents
Parler de “retirer du CO2” recouvre plusieurs familles de solutions. Le direct air capture aspire l’air, isole le CO2, puis l’envoie vers un stockage permanent, souvent géologique. C’est robuste sur le papier, mais énergivore et coûteux, ce qui explique des prix élevés.
Autre approche, la minéralisation, qui vise à transformer le CO2 en carbonates stables via des roches ou des résidus industriels. L’intérêt, une permanence potentiellement très longue, avec un risque de relargage limité si le processus est bien contrôlé. Les contraintes, disponibilité des matériaux, transport, et validation scientifique des taux réels de conversion.
Il existe aussi des méthodes dites “hybrides”, biochar, altération accélérée, ou stockage dans des produits. Chaque option a son talon d’Achille, soit la mesure (comment prouver la tonne), soit la durabilité (combien de temps), soit l’échelle (combien de sites exploitables).
Pour un lecteur, la clé est simple, une promesse financière ne dit pas tout. Il faut regarder la méthode, le lieu de stockage, l’énergie utilisée, et la qualité des protocoles MRV. Un même dollar n’achète pas la même “tonne” selon la filière.
| Approche CDR | Ordre de coût (indicatif) | Permanence typique | Point de vigilance |
|---|---|---|---|
| DAC + stockage géologique | 600-1 200 $/t | Très élevée (si stockage sûr) | Énergie et capacité d’injection |
| Minéralisation | 200-600 $/t | Très élevée | Matériaux et vérification des réactions |
| Biochar | 100-400 $/t | Moyenne à élevée | Qualité du feedstock, suivi long terme |
Un milliard de dollars, beaucoup d’argent, peu de tonnes à l’échelle mondiale
Le chiffre impressionne, près d’un milliard de dollars. Mais ramené aux coûts actuels, il faut garder les ordres de grandeur en tête. À 1 000 $ la tonne, cela représente autour d’un million de tonnes retirées. À 300 $ la tonne, on grimpe vers trois millions. Dans les deux cas, c’est loin des besoins climatiques de long terme.
Les scénarios climatiques évoquent des volumes annuels de retrait pouvant atteindre plusieurs gigatonnes à l’échelle mondiale dans la seconde moitié du siècle. Le marché actuel du CDR “durable” se compte plutôt en millions de tonnes, avec une forte variabilité de qualité. L’écart est énorme.
Ce type d’engagement sert surtout à amorcer une courbe d’apprentissage, construire des usines, standardiser les audits, et faire baisser les coûts par l’industrialisation. Les fournisseurs cherchent des contrats longs, car une unité de captage se finance comme une infrastructure, pas comme une campagne marketing.
Autre limite, la concurrence sur les ressources. Le CDR “dur” réclame de l’électricité bas-carbone, des sites de stockage adaptés, et des permis. Si la demande explose, les goulots d’étranglement peuvent vite déplacer le problème du prix vers celui de la disponibilité.
Crédibilité, audits et risque de greenwashing, la bataille se joue sur les preuves
Les entreprises savent qu’elles seront attendues au tournant. Le sujet du greenwashing est central, surtout quand des acteurs très émetteurs utilisent des crédits pour afficher une trajectoire “net zéro”. Les acheteurs les plus exposés médiatiquement insistent donc sur la qualité des tonnes, et sur la publication de détails.
Le point technique qui revient toujours, la permanence. Un stockage géologique vise des horizons de siècles, mais exige un suivi, des modèles, et des contrôles. Un stockage dans la biomasse ou les sols demande des garanties plus complexes, avec des risques physiques et des incertitudes écologiques.
Deuxième point, l’additionnalité. Les acheteurs veulent payer pour des retraits qui n’auraient pas existé sans eux. Dans un marché naissant, c’est plus simple à défendre que dans des secteurs déjà rentables, mais il faut des dossiers solides, CAPEX, business plan, et preuves de financement.
Troisième point, la transparence. Les meilleurs contrats détaillent les règles en cas de non-livraison, les “buffers” de risque, et les procédures de remplacement. Le CDR se professionnalise, et les promesses de près d’un milliard mettront surtout en lumière qui sait livrer des tonnes avec des preuves et un suivi sur le long terme.
Source :
- TechRadar
