Jim Keller parie sur des mini-usines de puces pour réindustrialiser les semi-conducteurs, et sa start-up Fab2 vient de s’installer au Texas

Jim Keller parie sur des mini-usines de puces pour réindustrialiser les semi-conducteurs, et sa start-up Fab2 vient de s’installer au Texas

Jim Keller remet une pièce dans la machine industrielle, mais pas avec une nouvelle architecture de CPU. Avec Fab2, sa start-up rebaptisée après Atomic Semi, il vise un objectif plus rare, fabriquer des usines de puces en série. Le pari, des mini-fabs “software-defined” où l’outillage, les composants et le logiciel avancent au même rythme.

Fab2 déménage au Texas et revendique une “fab fab”

Le changement de nom, Atomic Semi devient Fab2, accompagne un déplacement du centre de gravité vers le Texas. L’entreprise met en avant une implantation autour d’Austin, avec une surface annoncée de 120 000 sq ft, et des sites plus compacts, dont un atelier de type garage fab à San Francisco. L’idée est de montrer une organisation modulaire, pas un seul méga-site figé.

Dans la communication de Fab2, un terme revient, la “fab fab”, une usine dédiée à fabriquer des outils et des sous-systèmes, puis à assembler des machines, puis des mini-fabs. Le discours est clair, si les composants n’existent pas au niveau requis, l’équipe veut les concevoir et les produire en interne.

Fab2 cite des éléments très concrets, pompes, vannes, capteurs, actionneurs à précision nanométrique, cartes électroniques, conduites de gaz, chambres de process. Cette liste n’est pas un détail, elle décrit un effort d’intégration verticale, coûteux mais potentiellement différenciant si l’objectif est de répliquer des lignes de fabrication à cadence élevée.

Le projet s’inscrit aussi dans la culture Keller, itération rapide, maîtrise des contraintes physiques, et obsession du temps de cycle. Fab2 insiste sur des équipes “hands-on” et sur l’automatisation pour pousser l’ingénierie de procédé plus vite que dans une fab traditionnelle, où chaque modification peut prendre des mois.

Construire ses propres outils, un choix contre-intuitif face à ASML

Dans le semi-conducteur, l’orthodoxie veut qu’une fab s’appuie sur un écosystème d’équipementiers, avec des machines extrêmement spécialisées. Fab2 prend l’angle opposé, bâtir des outils maison et des composants sur mesure, puis empaqueter le tout dans une mini-fab reproductible. C’est ambitieux, parce que l’équipement est souvent la partie la plus lente à développer.

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Ce positionnement ne signifie pas que Fab2 vise immédiatement les nuds les plus avancés. Le message, c’est plutôt la vitesse et la flexibilité, “making chips should be fast”, avec des lignes capables de produire, d’itérer, de tester des recettes, et de passer d’un design à l’autre sans reconfigurations interminables. Pour des marchés comme les ASIC spécialisés, les capteurs, ou des puces d’interface, le temps de mise au point peut valoir presque autant que la finesse de gravure.

La comparaison implicite est celle des grandes fabs, optimisées pour des volumes massifs et une stabilité quasi militaire des procédés. Une mini-fab, si elle est “productisée”, pourrait viser des clients qui veulent une capacité locale, une meilleure maîtrise de leur chaîne, ou des cycles de prototypage plus courts. Le risque, la complexité d’un process stable, même sur des nuds matures, reste élevée, et la reproductibilité d’une usine à l’autre est un défi industriel majeur.

Fab2 met aussi en avant la fabrication de masques et même de “transistors” dans son vocabulaire promotionnel. Pris au pied de la lettre, cela suggère une ambition large, mais la question clé sera le périmètre réel, quels modules sont internalisés, quels niveaux de performance sont atteints, et à quel coût par wafer ou par lot.

Des “fobs software-defined” avec Studio, l’EDA pensé pour aller vite

Fab2 ne vend pas seulement de la mécanique et des chambres de process. L’entreprise insiste sur une fab “software-defined”, avec un contrôle poussé par le logiciel, la donnée et l’automatisation. Dans une industrie où l’optimisation passe par des milliers de paramètres, l’argument est cohérent, une mini-fab ne peut pas se permettre des réglages lents et manuels.

Pour coller à cette promesse, Fab2 annonce Studio, un outil EDA collaboratif “in-browser”. Le message, réduire les frictions entre conception et fabrication, et permettre des boucles plus serrées entre design, masques, lot pilote, mesures, puis itération. Pour des équipes réduites, un EDA plus moderne et plus accessible peut devenir un accélérateur réel, à condition de s’intégrer aux flows existants.

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Ce choix rappelle la logique du “full stack” dans le logiciel, mais transposée au semi-conducteur. Le même acteur veut tenir la chaîne depuis l’outillage jusqu’au design. Sur le papier, cela permet d’optimiser des compromis globaux, par exemple adapter une règle de design à une contrainte de chambre, plutôt que de subir des interfaces rigides entre fournisseurs.

Dans la pratique, l’EDA est un monde dominé par des acteurs historiques et des bibliothèques éprouvées. Fab2 devra prouver que Studio peut cohabiter avec des environnements industriels, gérer des IP, des contraintes de vérification, et des besoins de sécurité. Sans cette crédibilité, la promesse “print anything” restera un slogan plus qu’un flux de production.

Jim Keller cumule Fab2 et Tenstorrent, avec TSMC, Rapidus, Samsung en toile de fond

Le nom de Jim Keller attire l’attention parce qu’il cumule les rôles. Il est aussi CEO de Tenstorrent, une société orientée IA, et il évoque des collaborations industrielles avec TSMC, Rapidus et Samsung pour la production de puces. Cette double casquette place Fab2 dans un réseau où la fabrication avancée, la souveraineté industrielle et la demande IA se croisent.

Dans ce paysage, Rapidus est un cas d’école, projet japonais visant la production de nuds avancés, soutenu par un effort public et privé. Le contraste est frappant, d’un côté des méga-investissements nationaux, de l’autre une start-up qui parle de mini-fabs en série. Les deux approches ne s’excluent pas, elles répondent à des besoins différents, volume et leadership technologique d’un côté, agilité et proximité de l’autre.

Pour Keller, l’intérêt stratégique peut être multiple. Tenstorrent a besoin de capacité de fabrication fiable pour ses puces, même si elles sortent de grandes fonderies. Fab2, de son côté, peut viser des segments où l’accès à une fab locale, ou à une ligne dédiée, apporte un avantage, par exemple des itérations rapides, des contraintes de confidentialité, ou des productions de niche.

Reste la question de la bande passante managériale et de l’exécution industrielle. La crédibilité de Keller est réelle, mais une fab, même miniaturisée, reste une machine à risques, supply chain, qualification, rendement, sécurité, maintenance. Le calendrier et les premiers clients concrets seront des indicateurs plus parlants que les manifestes.

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Ce que Fab2 promet, et ce que l’industrie va mesurer

Fab2 promet une industrialisation de la fab elle-même, comme un produit réplicable. L’industrie, elle, mesurera des critères froids, rendement, uptime, coût de possession, délais entre design et silicium, stabilité des procédés. Une mini-fab peut séduire si elle tient une équation simple, livrer plus vite, avec un coût prévisible, sans sacrifier la qualité.

Le modèle se heurte à des réalités, qualification des matériaux, gestion des gaz, contamination, métrologie, sécurité. Une fab n’est pas une chaîne d’assemblage classique, et la reproductibilité d’un process est un art autant qu’une science. Fab2 tente de répondre par l’intégration verticale et le contrôle logiciel, mais cela implique de maîtriser beaucoup de métiers simultanément.

Pour clarifier le positionnement, la comparaison suivante résume les différences les plus visibles entre une mini-fab “productisée” et une fab classique, sans préjuger des performances finales.

CritèreMini-fab Fab2 (objectif)Fab traditionnelle (modèle dominant)
ApprocheRéplicable, modules standardisésSur-mesure, site unique optimisé
OutillageInterne, composants maisonÉquipementiers spécialisés
PrioritéVitesse, itération rapideVolume, rendement maximal
PilotageSoftware-defined, automatisationProcédures lourdes, cycles longs
Clients ciblesNiche, prototypage, séries limitéesMass market, grands donneurs d’ordre

Le marché visé pourrait être celui des entreprises qui ne veulent plus attendre une fenêtre en fonderie, ou qui cherchent une capacité domestique pour des raisons de résilience. Si Fab2 parvient à livrer une mini-fab duplicable, avec des performances documentées, l’effet pourrait se faire sentir dans des régions où l’on parle relocalisation, mais où bâtir une méga-fab reste hors de portée financière.

Pour l’instant, Fab2 raconte une vision et montre des sites, des surfaces, une équipe, une liste d’objets à fabriquer. Les prochains jalons attendus seront plus opérationnels, premiers lots, premiers clients, métriques de production, et démonstration que la “fab fab” peut passer du prototype à la série, sans perdre la maîtrise des procédés.

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