Plus de 2 tonnes de sel caloporteur sorties d’un réacteur arrêté en 1969 sont arrivées le 18 septembre 2026 sur le campus d’Abilene Christian University, au Texas. Selon l’Oak Ridge National Laboratory, ce stock constitue la seule source domestique disponible à court terme pour un approvisionnement significatif en FLiBe enrichi en lithium-7. Un réacteur à sels fondus commercial en réclamerait des dizaines de tonnes, que personne ne produit aux États-Unis.
Un caloporteur de 1965 déterré pour un réacteur de 2026
Le matériau livré est du FLiBe, un mélange de fluorure de lithium et de fluorure de béryllium. Il provient du Molten Salt Reactor Experiment (MSRE) de l’Oak Ridge National Laboratory, où il servait de caloporteur du circuit secondaire. Selon l’American Nuclear Society, le MSRE a fonctionné de 1965 à 1969 et cumulé plus de 13 000 heures, démontrant la sûreté passive, la tenue à haute température et la souplesse du combustible. Le sel dormait en stockage depuis l’arrêt de l’installation ; plus de 2 tonnes métriques ont été acheminées jusqu’au Texas.
Sept ans entre la demande de l’université et la livraison
L’Abilene Christian University avait sollicité le ministère américain de l’Énergie dès 2019. Le DOE a lancé en août 2025 une procédure de sélection concurrentielle pilotée par l’Idaho National Laboratory, à l’issue de laquelle Natura Resources a été retenue, puis a approuvé en juillet 2026 l’accord de conception de sûreté nucléaire du projet. Le sel est destiné au Molten Salt Research Reactor, que Natura Resources désigne MSR-1 : un réacteur de 1 MW thermique à sels fondus, à combustible liquide et modéré au graphite, bâti sur le campus. Il a obtenu son permis de construire de la NRC en 2024, que l’entreprise présente comme le premier délivré à un réacteur à combustible liquide.
99,99 % de lithium-7, et de quoi tenir toute la vie du réacteur
Le sel contient du lithium-7 enrichi à 99,99 %, ce qui, selon Natura Resources, minimise la production de tritium. Kevin Robb, chef du groupe de développement des systèmes énergétiques à l’ORNL, déclare : « Ce matériau représente la seule source domestique disponible à court terme pour un approvisionnement significatif en FLiBe enrichi en lithium-7. » Rusty Towell, directeur du NEXT Lab d’Abilene Christian University, précise : « Le sel que nous recevrons de l’ORNL représente la totalité du sel enrichi en lithium nécessaire pour exploiter le MSRR pendant toute sa durée de vie. » Autrement dit, 2 tonnes suffisent à un démonstrateur de 1 MW thermique, pour toute son existence.
Le verrou est à l’amont : seules la Russie et la Chine enrichissent
C’est là que le dossier se tend. Selon Nuclear Engineering International, seules la Russie et la Chine produisent aujourd’hui activement du lithium-6 et du lithium-7 enrichis, la Chine achetant selon cette même source une partie de sa production à la Russie, et l’approvisionnement issu de ces deux pays n’est pas connu pour être accessible au développement nucléaire ailleurs. La publication chiffre la demande mondiale actuelle de lithium-7 à environ une tonne par an pour l’ensemble des réacteurs à eau pressurisée, et l’estime à 250 tonnes par an une fois les réacteurs à sels fondus commercialisés, avec des dizaines de tonnes pour chaque réacteur. Charlie Jarrott, PDG de Hexium, y déclare que « le lithium enrichi est fondamental pour l’énergie nucléaire de nouvelle génération » et que « les États-Unis restent dépendants de manière critique de fournisseurs étrangers pour ces matériaux ».
| Besoin en lithium-7 enrichi | Volume | Source de l’estimation |
|---|---|---|
| Demande mondiale actuelle, réacteurs à eau pressurisée | Environ 1 tonne par an | Nuclear Engineering International |
| Demande mondiale projetée, réacteurs à sels fondus commercialisés | Environ 250 tonnes par an | Nuclear Engineering International |
| Besoin d’un réacteur à sels fondus commercial | Des dizaines de tonnes | Nuclear Engineering International |
| Besoin du MSRR de 1 MW thermique, vie entière | Plus de 2 tonnes, livrées le 18 septembre 2026 | ORNL, ACU, Natura Resources |
110 millions d’euros privés, 110 millions promis par le Texas
Natura Resources annonce avoir réuni plus de 120 millions de dollars de financements privés, environ 110 millions d’euros, et bénéficier d’un engagement d’un montant équivalent de l’État du Texas. Ces chiffres sont communiqués par l’entreprise seule. Son PDG, Jordan Robison, décrit la livraison en ces termes : « Recevoir ce sel du DOE est un passage de relais entre deux générations de l’innovation américaine. Le MSRE a montré ce que la technologie des sels fondus pouvait accomplir. Nous portons cet héritage plus loin et le transformons en réalité commerciale, qui apportera au monde une énergie fiable, de l’eau propre et des isotopes médicaux. » Le réemploi d’un stock de 1969 permet au démonstrateur d’exister ; il ne dit rien de la manière dont la filière trouverait les dizaines de tonnes qu’exigerait un réacteur commercial.
